Autrefois signe d´infamie ou de marginalité, le tatouage est devenu gai, polychrome, ornemental et très
artistique. Effet de mode ? Pas seulement.
le tatouage signe de marginalité ?
Longtemps le tatouage a été, chez nous, un signe de marginalité et de révolte. Sur les dessins, souvent
naïf, que les hommes et, plus rarement, les femmes arboraient sur les bras, les épaules ou la poitrine, on lisait un destin
hors du commun. En imprimant quatre points bleus à la jointure du pouce et de la main, le taulard rappelait et revendiquait son
séjour à l´ombre, adressant un signe codé à d´autres compagnons de galère, seuls
initiés à ce code mystérieux. Une pensée sur le bras surmontée d´un prénom ou
de « à ma mère » affichait la fidélité à un être aimé. Le poignard
accompagné d´une devise, révélait un séjour dans une unité d´élite de
l´armée. Le dessin, souvent maladroit, traduisait l´ennui d´une vie recluse et sans plaisir.
Le tatouage au cinéma ?
Le cinéma s´est délecté et se délecte encore de cette ambiguïté et de ce romantisme
noir. Qu´on se souvienne d´Anna Magnani ouvrant son chemisier pour exhiber la rose qu´elle portait, tatouée
entre les seins, dans le film Daniel Mann (1955) ; du visage naïf qui prenait le torse de Michel Simon dans L´Atalante
de Jean Vigo (1934), ou des idéogrammes infamants tatoués sur les bras de Ben Gazzara dans Le Meurtre d´un Bookmaker
chinois de John Cassavetes. La chanson réaliste, la littérature, notamment en France dans les années trente-quarante,
se sont, elles aussi, abreuvées à cette source.
Le tatouage un secret ?
Le temps du tatouage triste, tragique lorsqu´il était un matricule gravé dans les chairs, est révolu.
Aujourd´hui le tatouage est gai. Il est polychrome et l´ornementation l´emporte de plus en plus sur le symbolisme.
Les raisons de ce changement sont multiples. Le milieu du tatouage s´est ouvert. Jusqu´au début du siècle,
les tatoueurs opéraient comme une corporation dans laquelle chacun cultivait le secret. On ne livrait pas les réglages ni
les perfectionnements techniques apportés à sa machine, pas plus qu´on ne révélait la fabrication
des encres, ou même le nom et l´adresse de ses fournisseurs.
La reproduction de motifs ?
Les techniciens qui reproduisent à la demande des motifs symboliques comme l´aigle tenant dans un serpent dans son bec,
la rose ou le reptile enlaçant un poignard, constituent encore une part importante de la profession. La qualité de
leurs productions s´est considérablement améliorée. Il suffit, pour s´en convaincre, de feuilleter
les books répertoriant les dernières réalisations que chaque tatoueur donne en exemple de son travail. Le trait est
fin, le dessin subtil, chatoyant, la précision remarquable. Les portraits, qui sont fréquemment ceux d´idoles de
la chanson ou du cinéma mais aussi, de plus en plus souvent, de proches dont on entend célébrer le souvenir,
atteignent presque la perfection de la photographie. On demande parfois la reproduction d´oeuvres célèbres.
Un fragment de la Genèse de Michel-Ange ou une toile de Kandinsky...
Le tatoueur un artiste ?
Nombre de tatoueurs se décrivent comme de véritables artistes. De plus en plus de tatoueurs créent leurs propres
dessins, et chacun cultive son style. La clientèle s´attache à cette originalité et vient voir un
créateur pour la qualité de ses créations! Le temps n´est sans doute pas loin où la signature du
tatoueur comptera tout autant que la réalisation. Ce mouvement a été favorisé par l´arrivée dans
la profession, au début des années quatre-vingt, de tatoueurs formés dans des écoles d´art.
Aujourd´hui, les créateurs ont indiscutablement le vent en poupe et sont les ferments d´un milieu en
pleine évolution.
A qui s´adresse le tatouage aujourd´hui ?
Le dessin s´éloigne des poncifs. Il est coloré, aéré, fluide, la composition picturale
l´emporte. Le tatouage se porte désormais comme un bijou, et c´est sans doute ce qui explique que de plus en plus
de femmes se font tatouer. Les clientes sont originaires de tous les milieux sociaux. Beaucoup sont infirmières,
d´autres secrétaires, enseignantes, d´autres encore sont des mères d´adolescentes ou adolescents qui
viennent eux-mêmes de se faire tatouer.
Il est difficile de caractériser la clientèle. Couple de retraités souhaitant afficher leur amour par un
tatouage similaire ou jumeau, légionnaire ou chanteur de rock, etc... La clientèle européenne est à 60%
féminine. Ce sont des femmes plutôt jeunes, entre 25 et 30 ans, qui souhaitent marquer une féminité
affichée. Lorsqu´un client pousse la porte d´un tatoueur, sauf exception, il est assez résolu et a mûri
son projet depuis longtemps. Il sait ce qu´il veut mais il se peut qu´il ne reparte pas avec le motif qu´il avait
envisagé. L´élaboration est généralement assez longue et nécessite un, voire plusieurs
entretiens préalables.
Peut-on refuser un tatouage ?
Il revient donc au tatoueur d´interpréter avec finesse une demande. Les clients souhaitent que leur corps devienne
l´objet d´une création mais ils n´ont pas l´habitude de manier cette création. Ils ne savent pas la
développer car, faute d´éducation ou de pratique artistique, ils ne disposent pas des moyens conceptuels qui leur
permettraient «d´accoucher» du paysage ou du motif qui exprimerait ce pouvoir au tatoueur. Le feeling est important et
il arrive au tatoueur, par exemple, de refuser un client parce que celui-ci ne lui plaît pas ou que le motif ne l´inspire pas.
L´entretien initial donne lieu à une première esquisse qui, forcément, prend en compte l´anatomie de
la cliente ou du client. Cette esquisse évoluera à travers des dessins successifs sur le corps, puis sur un calque qui
servira en quelque sorte de patron. «On se tatoue soit sur une partie de son corps qu´on aime déjà et
qu´on veut célébrer, soit sur une partie qu´on néglige ou qu´on aime moins et qu´on veut
embellir, estiment quelques tatoueurs. Quoi qu´il en soit, pour chaque client, c´est son corps qui parle: les courbes,
les volumes, les formes...»
L´histoire du tatouage
Le tatouage est sans doute l´une des plus anciennes expressions de l´humanité. L´hominisation se ferait
essentiellement à travers l´enterrement des morts et la modification de son propre corps. On a retrouvé des indices
qui laissent supposer que Neandertal portait des motifs ornementaux peints sur sa peau à l´ocre rouge. Cette pratique
participe probablement d´un rite d´accès au surnaturel et signifie que l´homme cherche à dépasser
sa propre nature. Peut-être est-ce la raison pour laquelle les représentations humaines sont très rares dans les
premières peintures préhistoriques.
Dans les sociétés dites « primitives », le tatouage était une sorte de carte d´identité
que l´on arborait à même la peau. Il situait les individus au sein de leur fonction, etc. Cela était
d´autant plus important que beaucoup de sociétés anciennes étaient nomades. Aujourd´hui, le tatouage
est sans doute plus répandu dans les pays européens qu´en Afrique, en Océanie ou en Asie, où il a
tendance à disparaître avec la fin des sociétés traditionnelles. Par une sorte d´ironie du destin, ce
sont ceux-la mêmes qui ont détruit ces sociétés tribales qui se parent aujourd´hui de leurs attributs.
L´attitude des occidentaux face au tatouage a varié dans le temps. Durant l´Antiquité grecque et romaine,
il proscrit. Les scarifications (cicatrices rituelles) et les tatouages étaient le fait des barbares. Les Romains, quant
à eux, ne tatouaient que les esclaves, marquant ainsi leur inhumanité. Les chrétiens l´ont également
proscrit à la suite des conciles du VIIe siècle. L´homme étant à l´image de dieu, il était
hors de question d´y porter atteinte.
Au Moyen Age, il était marque d´infamie. On tatouait les criminels et les prostituées. Par la suite, il a pris
très progressivement une image positive à travers ceux qui revendiquaient leur exclusion. Certains voyous ou ceux qui
exerçaient des métiers jugés impurs se sont servis de leurs tatouages pour manifester leur refus de la
société. Les forçats, les marins au long cours, les soldats des corps expéditionnaires, les voyageurs, bref,
ceux qui, dès le XVIIIe siècle, entraient au contact de sociétés primitives rentraient tatoués de
leurs expéditions, arborant ce stigmate de l´exclusion comme un défi. Au XIXe siècle, le tatouage était
une manifestation d´insolence populaire face à la bourgeoisie qui s´efforçait à
la maîtrise du corps.
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